Rééducation nationale
Patrice Jean

Bruno Giboire vit sa première rentrée des classes au Collège Malraux, avec un enthousiasme à la hauteur de l'idée qu'il se fait de sa mission d'enseignant. Adepte des dernières théories pédagogistes, il se consacre corps et âme à la préparation de ses cours dans l'espoir de susciter l'intérêt de ses élèves et l'admiration de ses collègues.
Quelques mois après la rentrée, une controverse éclate en salle des professeurs au sujet de la vente d'une statue khmère, propriété du collège, destinée à financer l'achat d'ordinateurs, de vidéos-projecteurs et un atelier pédagogique et citoyen consacré aux luttes contre toutes les discriminations . Guidé par ses idéaux, Bruno rejoint le camp des progressistes contre celui des réactionnaires attachés à la valeur artistique et patrimoniale de la statue et opposés à sa vente.
Alors que la polémique donne à chacun l'occasion de jouer les épisodes attendus de la contestation - grèves, sit-in, slogans, anathèmes, bannières, envolées lyriques et références aux glorieux prédécesseurs, de Mao à Bourdieu - Bruno est injustement accusé d' antimodernisme . Souhaitant se racheter auprès de ses collègues, il propose d'administrer aux professeurs réactionnaires, à leur insu, des gélules d'Ethico 3000, un médicament qui active les zones morales du cerveau . Le traitement n'a finalement pas les effets escomptés et transforme les réactionnaires qui en quasi skinhead, qui en néo-libéral adepte de la startup nation...
Le récit dérape alors de façon jubilatoire pour s'achever sur un imbroglio mettant aux prises un proviseur désabusé qui tente le casse du siècle, des féministes outrées par la symbolique de la statuette ou encore des diplomates pressés de cacher le fruit du vol de la statue par Malraux...
Au travers de ces péripéties loufoques, au fil de ses désillusions et de ses doutes, comment Bruno Giboire pourra-t-il retrouver le simple amour des lettres et le chemin difficile de la transmission ?

Dans Rééducation Nationale, Patrice Jean dresse un tableau hilarant des idéologies qui s'affrontent en salle des profs en explorant de façon plus satirique que jamais les thèmes qui lui sont chers : la contestation de la morale dominante, les idéologies et la place de la littérature dans la société.
Le texte est magnifiquement satirique. Le nivellement par le bas, le règne du politiquement correct et toutes les pensées se voulant dominantes sont ridiculisées. Leurs injonctions paradoxales sont révélées avec un humour acerbe qui n'épargne que les amoureux des lettres.

Patrice Jean

Originaire de Nantes, Patrice Jean est professeur de lettres modernes. Il a publié sept romans - cinq aux éditions Rue Fromentin - dont L'Homme surnuméraire (2017), qui l'a imposé comme l'un des romanciers les plus originaux de notre époque. Son dernier livre, Le parti d’Edgar Winger (Gallimard) a reçu le prix des Hussards en 2022.

Ils en parlent

Rien ne se passe comme prévu dans cette satire grinçante que n'aurait pas reniée Jonathan Swift.

L'Express

Patrice Jean n’épargne personne, et conserve sa liberté de pensée.
Un portrait piquant et truculent de l’Éducation nationale, dans ses aspects les plus ridicules. Une satire amusante et véritablement débridée.

Contrepoints

Avis aux férus de transversalité et de bien-pensance pédagogique. Un régal pour amateurs de pamphlets camouflés.

Marianne

Signature

Patrice Jean

à la toute petite Librairie le 28 janvier!
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Extraits

1.

Les élèves aimèrent tout de suite la nouvelle de Franck Pavloff : « Hitler, quel salopard ! » s’indigna Théo, porte-voix de la conscience citoyenne du « groupe-classe ». Bruno s’empressa, à la fin de l’heure, d’informer plusieurs confrères de la « conscientisation politique de ses élèves ». On le félicita chaleureusement. Jeanne-Claire Guérin, professeure d’histoire-géographie, lui proposa, à la cantine, de préparer une séquence interdisciplinaire sur la Deuxième Guerre mondiale. Dès le dessert (un yaourt à la fraise), le projet, dans ses grandes lignes, était bouclé. « T’aurais vu, s’enflammait Giboire, commentateur ému de son propre cours, les mains qui se levaient, les yeux qui pétillaient… À la première lecture, avant même de deviner le sens caché du texte, toute la classe était révoltée par le sort réservé aux chiens et aux chats : Laurine Royer était en colère, elle n’a cessé de dire qu’il n’y avait pire barbarie que de tuer des animaux.

— Ça, les élèves, ils aiment les bêtes ! poursuivit la professeure d’histoire-géographie.

— Pour Baptiste Lucas, il faudrait torturer les tortionnaires de chatons, leur arracher les yeux et les couilles. Puis les exécuter d’une balle dans la nuque.

— Ils vont peut-être trop loin, là.

— C’est ce que je leur ai dit. Mais j’aime que l’injustice les révolte. Après, on peut toujours nuancer… De toute façon, quand je leur ai montré que derrière les chiens et les chats,

l’auteur nous parlait des victimes du nazisme, ils ont admis que la pendaison suffisait.

— Braves petits… »

2.

Ils se virent trois fois pendant les vacances. Agnès aida Bruno à déserter le camp des généreux, des valets du Bien et des Narcisse de l’engagement. Plus il lisait et plus Bruno revenait à lui-même, au réel, au rien. Ces deux sources – Agnès et la littérature – purifiaient sa volonté maladive d’être utile aux autres, de créer du lien social, de raccommoder les déchirures collectives.

Il rechutait quelquefois ; le désir d’aider son prochain ou de corriger une copie le reprenait, comme un égarement passager. Agnès lui avait conseillé, pour lutter contre la tentation du bien, d’ouvrir un essai de Nietzsche ou de Leopardi. Il les lisait : une grimace se dessinait d’abord sur son visage, pareille à celle qui déformait sa bouche quand sa mère lui tendait une cuillerée d’huile de foie de morue ; puis le traitement calmait ses ardeurs charitables, il se sentait beaucoup mieux, débarrassé de la croyance morbide d’avoir quelque chose à apporter aux autres – quand la seule offrande qui importait était de les laisser à leur solitude.

Il n’atteindrait jamais l’admirable égoïsme d’Agnès – le gueux, en lui, l’avait trop longtemps gouverné –, mais il s’en approchait.

La littérature n’était plus une autre façon d’être un citoyen, mais un art de la damnation, qu’aucune école ne devrait enseigner.